Mission

Pourquoi Hors Norme

Le savoir ne vaut que s’il est vrai et tourné vers le bien commun. Il est plus fragile qu’on ne le croit. La menace ne vient pas d’abord des fraudeurs. Elle vient de la manière dont on finance, on commande et on outille la recherche. Voici ce qui la menace, ce qui nous a mis en route, comment nous y répondons, et ce que cela ouvre.

1. Les problèmes

La production de savoir souffre d’un mal discret et systémique : la dépendance. Celui qui la finance en oriente les résultats, sans qu’aucune fraude soit nécessaire. C’est un risque de structure, pas de personnes. Et il coûte des milliards.

Commençons par écarter la fausse piste. La fraude existe, elle fait les gros titres, elle reste marginale. Le problème est ailleurs, et il est bien plus grave, parce qu’il est structurel. Dès qu’une recherche dépend d’un financeur, d’un commanditaire ou d’un fournisseur, ces intérêts finissent par peser sur les questions qu’on pose et sur les résultats qu’on retient. Aucune malhonnêteté n’est requise. L’incitation suffit.

Le sociologue Robert Merton avait nommé, en 1942, les normes qui tiennent la science ouverte. John Ziman a montré, un demi-siècle plus tard, comment le financement sur commande les dégrade une à une.

Science ouverte (CUDOS, Merton, 1942)Science sur commande (PLACE, Ziman, 2000)
Communalisme : le savoir est mis en communPropriétaire : le savoir est retenu
Universalisme : les faits valent pour tousLocal : la vérité de la maison
DésintéressementCommandité
Scepticisme organiséAutoritaire, Expert

Ce n’est pas une inquiétude de principe. C’est une crise mesurée. Quand des équipes indépendantes tentent de refaire des résultats publiés, une large part ne tient pas.

DomaineRésultats reproduitsSource
Oncologie préclinique~11%Propriétaire : le savoir est retenu
Pharmacologie (cibles internes)20-25%Local : la vérité de la maison
Psychologie~36%Commandité
Préclinique, ensemble/td>< 50%Autoritaire, Expert

Le gâchis se chiffre. La recherche préclinique non reproductible représenterait, aux seuls États-Unis, de l’ordre de 28 milliards de dollars par an. De l’argent brûlé pour produire des résultats sur lesquels personne ne peut bâtir.

Deux affaires récentes montrent que même les sciences les plus dures ne sont pas à l’abri. En 2006, un article de Nature désignait la protéine Aβ*56 comme cause de la perte de mémoire. Il a orienté une part de la recherche sur la maladie d’Alzheimer pendant seize ans, avant d’être rétracté en 2024, les images en cause étant suspectées de manipulation. En 2018, un article de Nature annonçait l’observation de modes de Majorana, une promesse pour l’ordinateur quantique. Il a été rétracté en 2021. Dans les deux cas, des années de travaux et de financements se sont adossés à un résultat qui ne tenait pas.

Le plus grave, pourtant, se voit rarement. Ce n’est pas l’erreur ni la rétractation, visibles et corrigibles. C’est l’orientation devenue invisible, quand le chercheur le plus honnête ne sait plus qu’on a guidé sa main. Les cas documentés du tabac, du plomb et du sucre le rappellent : pendant des décennies, des industries ont financé les études qui les arrangeaient, sans enfreindre aucune règle.

« Il est difficile d’amener un homme à comprendre quelque chose lorsque son salaire dépend de ce qu’il ne le comprenne pas. » Upton Sinclair, I, Candidate for Governor, 1934.

2. La prise de conscience

Nous n’avons pas trouvé ce problème dans les livres. Nous l’avons rencontré en faisant de la recherche. Et il déborde largement les sciences dures.

L’École normale forme un esprit avant un métier : chercher, douter, ne rien tenir pour acquis. Cette discipline, on croit d’abord la tourner vers le monde. Puis vient le moment où on la retourne contre la recherche elle-même. Le mécanisme apparaît alors à nu. Qui décide des questions. Qui décide de ce qu’on ne posera jamais. Ce qu’il vaut mieux ne pas trouver.

L’un de nous doit la même lucidité à une autre école. Une formation à la finance, un master au CNAM, apprend à traquer les conflits d’intérêts, et d’abord le plus banal, le conflit financier : celui qui paie n’évalue jamais sans biais ce qu’il paie. La finance nomme ce risque et l’encadre chez l’analyste, chez l’auditeur, chez l’agence de notation. Pour le chercheur, personne ne l’avait vraiment institué.

Ce n’est pas propre aux laboratoires. Le droit, l’expertise, l’économie, l’information produisent aussi du savoir, et subissent la même pression : nommer juste, ou nommer pour arranger. Bien nommer les choses est déjà un acte d’honnêteté intellectuelle.

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »
Albert Camus, à propos de Brice Parain, « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, 1944.

Gaston Bachelard l’avait posé avant nous. Le fait scientifique ne se reçoit pas, il se conquiert contre l’opinion, contre l’évidence, contre soi. Cette lucidité ne nous rend pas meilleurs que quiconque. Elle nous oblige. On ne peut pas voir la contrainte et faire comme si de rien n’était. Hors Norme est né de ce refus de détourner le regard. Et la cause qui nous dépasse n’a rien de normalien : elle appartient à tous ceux que le savoir concerne, c’est-à-dire à tout le monde.

« Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »
Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, 1938 (chapitre premier).

3. Les solutions

L’indépendance ne se promet pas. Elle s’institue. Nous l’inscrivons dans nos structures : d’où vient l’argent, qui décide, comment on vérifie.

Un principe suffit à tout tenir. Un contrôleur n’est indépendant qu’à une condition, ne pas dépendre de celui qu’il contrôle. La société a bâti ces garde-fous dans bien des domaines. On n’autorise pas le constructeur à décider seul de la sécurité de ses voitures : on lui impose la ceinture. On n’autorise pas le comptable à certifier ses propres comptes : on nomme un commissaire indépendant. On oblige le dirigeant à la cybersécurité, l’entreprise à la sincérité de ses comptes. Nous appliquons la même logique à la production de savoir.

L’autonomie se décline alors sur plusieurs fronts. Chacun retire un levier d’orientation. Aucun ne repose sur la bonne volonté.

Front d’autonomieLevier d’orientation retiré
Financièrel’argent : un capital pérenne, aucun bailleur à satisfaire
Gouvernancele pouvoir : un verrou de mission, des contre-pouvoirs
Techniquele fournisseur : aucun fournisseur unique
Intellectuellela monoculture : une diversité organisée
Méthodesla méthode : reproductibilité, données et code ouverts
Défense cognitivel’influence extérieure : strictement défensive

Le premier front porte tous les autres : l’argent. L’indépendance financière a un nom, le capital pérenne. Un capital non consomptible, dont on ne dépense que les fruits, ne dépend d’aucun bailleur à reconduire chaque année. C’est la logique des grands fonds de dotation, du Wellcome Trust aux universités de recherche, qui financent sans quémander. Mais une mission d’intérêt général doit parler à tous les capitaux, pas à un seul. L’investisseur attend un rendement. Le mécène cherche l’impact. La puissance publique vise la souveraineté. Aucune de ces sources de capitaux, seule, ne suffit, et aucune n’accepte les conditions des autres. De là vient le blended capital : une architecture qui combine des capitaux de natures différentes, catalytique, patient, commercial, philanthropique, public, pour financer ce qu’aucune brique isolée ne porterait.

La même logique gouverne ce que nous produisons. Une méthode gardée secrète ne se vérifie pas. Un logiciel fermé enferme celui qui s’en sert. Nous ouvrons donc nos données, notre code, nos protocoles et nos statuts, sous licence permissive. L’ouverture n’affaiblit pas la valeur, elle la déplace. La valeur n’est pas dans le secret, elle est dans l’expertise et dans l’exploitation : concevoir, opérer, maintenir. Un résultat vérifiable est un résultat plus solide. Un outil réappropriable est un outil qui ne crée pas de dépendance. Un savoir ouvert est un savoir qu’aucun acteur ne peut confisquer.

À ces fronts s’ajoutent des dispositifs de soutien. La souveraineté numérique et ses quatre axes : infrastructures, cryptographie post-quantique, identité numérique, et une défense cognitive strictement défensive. Des études sur la mission elle-même, comme l’évaluation des politiques de recherche et la cartographie des acteurs. Nous construisons les conditions de l’indépendance, et nous les rendons vérifiables par des tiers.

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre XI, chapitre VI.

4. Portée & valeurs

Un savoir libre ne s’arrête pas à nous. Ce que nous produisons, nous l’ouvrons. À grande échelle, des communs que personne ne peut s’approprier deviennent une force de stabilité.

L’ouverture n’a rien d’un idéalisme. Un résultat qu’on peut refaire soi-même cesse d’être cru sur parole. Une ressource non-rivale, comme le savoir, ne s’appauvrit pas quand on la partage : l’économiste Paul Romer en a fait un moteur de croissance, la même idée servant un nombre illimité d’usages sans jamais se consumer. Elinor Ostrom (prix Nobel d’économie, 2009) a montré que ces communs se gouvernent, sans se réduire ni au marché ni à l’État.

« Des communautés d’individus se sont appuyées sur des institutions ne ressemblant ni à l’État ni au marché pour gouverner certains systèmes de ressources, avec des degrés de succès raisonnables sur de longues périodes. »
Elinor Ostrom, Governing the Commons, 1990 (introduction, p. 1).

Encore faut-il qu’ils restent appropriables par le grand nombre. C’est le piège du faux ouvert. Un logiciel dit « open source », mais maintenable par une poignée d’acteurs rares et coûteux, n’est pas un commun robuste : c’est une dépendance déguisée, et un point de rupture unique. L’affaire xz, en 2024, l’a rappelé brutalement : deux ans de patience ont suffi à un acteur pour capter la confiance d’un mainteneur épuisé et glisser une porte dérobée au cœur de l’infrastructure mondiale. Un commun ne tient que s’il tient sans son fondateur.

Cette logique a une conséquence politique. Elle favorise l’échelle humaine et les corps intermédiaires, là où la captation, qu’elle soit étatique ou oligopolistique, fragilise. Ivan Illich et Ernst Schumacher l’avaient pressenti : au delà d’un certain seuil, l’outil se retourne contre l’autonomie de celui qui l’emploie. Tocqueville voyait dans les associations le rempart contre le despotisme doux. James Scott a montré comment l’État qui veut tout rendre lisible détruit le savoir local qu’il prétend gouverner. Shoshana Zuboff a décrit la captation par les grands groupes de notre matière cognitive.

Reste le dernier pas, et il faut le nommer pour ce qu’il est.

MaillonCe qu’il établitAuteursStatut
Communs non-rivauxle savoir partagé n’appauvrit personneRomer ; Hess & Ostrométabli
Robustesseun commun ne tient qu’appropriable par beaucoupIllich ; Schumacherthèse
Corps intermédiairesla société civile stabilise, la captation fragiliseTocqueville ; Scott ; Zuboffbriques établies
Vers la paixinterdépendance et communautés de sécuritéDeutsch ; Mitrany ; Kantthèse
Le seuilla paix se choisithors preuveassumé

Des communs partagés retirent des motifs de rivalité. On ne se dispute pas ce qui appartient à tous et qui ne s’épuise pas. Mais le saut jusqu’à la paix, lui, ne se prouve pas. La paix, comme le juste, le beau, le vrai, ne se démontre pas : elle se choisit. Nous faisons ce pari, et nous l’assumons comme un pari, adossé à des maillons réels, jamais présenté comme une conclusion scientifique.

« Je parle de l’esprit de commerce qui s’empare tôt ou tard de chaque nation et qui est incompatible avec la guerre. »
Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle, 1795 (Premier supplément, « De la garantie de la paix perpétuelle », trad. Lemonnier).